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VAUQUOIS 1915

 

 

 

 

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25 janvier

Temps toujours froid et verglas sur le sol. Le canon recommence à se faire entendre par coups sourds et lointains. La neige tombe épaisse et vers trois heures nous quittons le travail sans attendre l’heure réglementaire. Au loin, nous voyons un dirigeable atterrir à son hangar à Toul.

26 janvier

Le froid persiste, la neige aussi. Repos l’après-midi ; avec trois camarades, nous allons dans un restaurant qui nous a été signalé à un kilomètre environ de Ochey, c’est nouveau, nous y mangeons et cela nous repose de l’ordinaire. Bonne journée de repos. Vin chaud en rentrant.

27 janvier

Journée froide. Le canon tonne au loin.

28 janvier

Froid très vif. Vent violent. Vie toujours monotone.

Moustache gelée à mon cache-nez.

 

29 janvier

Froid de plus en plus vif. 15° au-dessous de zéro, mais vent moins violent. Je supporte bien cette température. Voilà un mois que nous sommes à Ochey. Avec Lavand, Gemot et Robert nous allons dîner au restaurant installé à un kilomètre de Ochey. Lorsque nous sortons la neige tombe épaisse.

 

30 janvier

Froid moins vif. Nous commençons une nouvelle tranchée sous bois. Abrités du vent nous sommes bien, l’après-midi surtout, le soleil ayant daigné se montrer et rendre la température un peu plus supportable. Les jours commencent à être plus longs, nous rentrons à présent avant le soleil couché : chaque soir, au retour, nous assistons à la descente du soleil sur l’horizon et ce spectacle lorsque le temps le permet est vraiment beau, car le pays avec la silhouette des monts qui entourent Toul formant un fond merveilleux aux premiers plans composés de bois de sapins derrière lesquels s’étend une vallée de dix / douze kilomètres de largeur offre un spectacle grandiose.

 

31 janvier

Froid et neige. Même travail sous bois abrités du vent et du froid. L’ordinaire s’améliore un peu. Des haricots blancs sont servis au dîner et c’est là vraiment un dîner de Princes. Hier samedi, une bouchère de Toul est venue vendre de la viande et de la charcuterie à Ochey. Gemot et moi avons acheté une livre de saucisses et deux tranches de bifteack : les six saucisses ont été mangées ce matin et les tranches de bifteack ce soir avec des pommes de terre que notre propriétaire nous a faites. Il nous reste autant à manger et cela nous fera de bons repas. Toujours ça de bien qui améliore sensiblement l’ordinaire.

 

01 février

Le mois de janvier est terminé, nous allons attendre avec impatience le mois de mars. Nos espoirs en effet sont portés sur ce mois qui doit être dit-on le mois d’une grande offensive et chacun pense que cette offensive doit nous être favorable et amènera promptement la fin des hostilités. Journée froide mais tout de même dégel en certains points. Le canon tonne très loin.

02 février

Demi journée de repos, dîner chez le brigadier garde forestier. Dégel ce soir.

03 février

Dégel très accentué. La boue et l’eau rendent la marche difficile. Je devais me faire vacciner contre la typhoïde, mais il y a erreur, car on ne vaccine pas les hommes au-dessus de quarante ans et j’en ai quarante et un : je ne suis donc pas vacciné.

04 février

Cette journée peut-être baptisée la journée des aéroplanes. Depuis quelques jours en effet, nous sommes constamment survolés depuis qu’une attaque sur Nancy il y a trois jours a échoué. Toutes les nuits, les projecteurs de Toul et Nancy illuminent le ciel, indiquant que le commandement a des craintes et prend des précautions. Ce matin donc, nous avons eu la visite d’avions allemands qui, comme les jours précédents sont venus nous survoler et de la direction Nord-Est l’un deux s’avançait, décrivait un large cercle autour de Toul : nous le voyons très distinctement sans toutefois pouvoir reconnaître sa nationalité ; cependant il me semblait bien que l’engin était de construction française. Mais peu après, un autre aéro s’avançait, puis un troisième. Au loin, l’un de ces appareils que nous avions probablement perdus de vue, était attaqué par la défense contre avions et le spectacle était splendide. De notre tranchée qui domine la large vallée qui s’étend jusqu’à Toul, traversée par la Moselle, nous avons une vue magnifique : à l’Ouest, les monts sur lesquels les forts de Toul sont construits, au pied desquels la petite ville de Toul s’étale avec ses nombreuses casernes. Au Nord, la vue des forêts de sapins et tout là-bas, nous devinons plutôt que nous les voyons : Pont à Mousson, forêt d’Apremont, forêt de la Grévin ( ?), Bois le Prêtre – autant de noms déjà glorieux où des combats violents se livrent chaque jour, où tant d’hommes tombent…

Donc, dans ce décor magnifique, les avions entourés par les shrapnels dont les flocons de fumée blanche restant en suspension dans l’air, permettant le réglage du tir, cherchent à éviter les obus ; le cercle de flocons blancs se resserre et il semble bien souvent que les appareils sont touchés. Ils sont tous à présent ainsi encadrés, mais hélas ! sans résultat. Soudain, nous les vîmes faire demi-tour et s’enfuir tandis que les obus les poursuivaient : plus de cinquante shrapnels furent ainsi tirés. L’après-midi ce fut à un combat que nous assistâmes, mais cette fois, un Boche fut touché – nous le vîmes piquer du nez, descendre en spirale et finalement s’abattre en tanguant terriblement, offrant le spectacle exact de l’alouette mortellement blessée, tandis que, dans le fond plus loin, un ballon captif qui avait été amené à terre dès les premiers coups de canon, reprenait son envolée et que plus loin encore le canon continuait à tonner.

05 février

Journée ensoleillée et tiède : beau temps favorable aux exploits aériens.

06 février

Toute la journée les aéroplanes de la région de Toul survolent le pays.

Le journal l’Est Républicain donne le communiqué officiel annonçant la descente de l’aéro allemand, les deux officiers qui le montaient ont été faits prisonniers. Un aéro allemand est venu sur Toul. Il a été bombardé par les forts, a fait demi-tour et pris la fuite. Le temps change.

07 février

Le temps remis à la pluie. Le vent est froid. Journée calme. Peu de canon.

08/09 février

Journées calmes. Le canon s’est tu. Une demi journée de repos. Lavand nous a conté sa vie… entre deux vins. Robert malade… vin complet.

10 février

Il pleut et neige. Nous restons au cantonnement le matin. Une distribution de sabots et de chaussons a lieu. J’ai la malchance de toucher deux sabots du même pied et dépareillés : les chaussons sont trop petits. Je vais essayer de les faire changer. Pour attendre, j’ai heureusement trouvé une paire dans l’écurie où nous couchons. Raymond dans un moment d’expansion nous conte sa vie conjugale : pas brillant ! Il fait très mauvais temps et l’après-midi se passe au cantonnement.

11 février

Le temps se remet au beau. Nous partons au travail. Plus de canon. Avant de partir l’après-midi, l’adjudant nous lit au rapport que « la disette se fait sentir en Allemagne et que cette dernière se trouve dans l’obligation de remporter une victoire décisive immédiatement, ce qui lui est impossible ».

12 février

Le temps se remet tout à coup au froid et l’après-midi la neige tombe à gros flocons, mais elle fond sur le sol. Nous allons au travail où nous restons sous l’eau jusqu’à quatre heures et demie.

13 février

J’apprends ce matin que Toul va être évacué le 15. Il doit venir un fort contingent d’anglais pour aider à porter un grand coup sur Saint Mihiel et en chasser les Allemands. Nous n’avons pas fini d’entendre la canonnade.

14 février

Il pleut. Repos l’après-midi.

15 février

Il se confirme que 500 000 hommes anglais viennent en Argonne. Un grand coup se prépare et nous allons avoir du nouveau. Nous attendons avec impatience car le temps passe, et malgré toute notre énergie, cela nous semble long. Il a plu ce matin : nous avons eu repos et ne sommes partis au travail qu’à neuf heures.

16 février

Le canon qui tonnait à espaces plus éloignés depuis quelques jours s’est entendu hier de façon plus régulière et aujourd’hui le bruit est infernal. Une attaque très sérieuse a lieu dans la direction de Nancy. Les tirs se font par rafales et presque sans arrêt. Ça doit être effrayant. Mardi gras, nous avons repos ce tantôt. Nous préparons notre dîner qui, trop copieusement arrosé, provoque une bagarre entre Lavand et Raymond qui en arrivent à sortir leurs couteaux. Soirée profondément écœurante.

17/18 février

Comme les précédentes journées, nous assistons à un combat contre un (aéro ?) dans la direction de Verdun.

19 février

Demain départ pour une destination inconnue. Nous nous préparons tous. Le sergent demande au lieutenant l’autorisation de payer une voiture qui transportera nos sacs. Accepté. Nous trouvons un voiturier qui, moyennant 0,15 francs par sac, les portera jusqu’à Toul. C’est parfait car nos sacs sont horriblement lourds. Tout est prêt. Les bruits les plus divers circulent sur notre nouvelle destination. Personne naturellement ne sait quoique ce soit et les imaginations se donnent libre cours.

20 février

Réveil à quatre heures quarante cinq. Nous partons à six heures pour Toul où nous devons prendre le train. En route, nous assistons au départ d’un dirigeable, escorté de deux aéros. Dans le train on nous annonce que nous allons à Nancy. Diable ! Nous nous approchons du front ! Voyage splendide. Le temps est beau, le pays magnifique. Nous arrivons à Nancy que nous traversons entièrement, très jolie ville où la population nous fait un émouvant accueil : les gens se précipitent de partout pour nous offrir des oranges, des cigarettes, des brioches. Les magasins sont splendides, les rues bien percées. Nous marchons sans savoir où nous allons. Nous arrivons à la gare Saint Georges où nous faisons halte. Après ordres et contre ordres nous repartons et arrivons aux casernes ( ?) où l’on nous annonce que le village où nous devons aller est à douze kilomètres plus loin. Nous sommes très fatigués, nous n’avons pour ainsi dire pas mangé, nous n’en pouvons plus. Notre lieutenant ne veut pas prendre la responsabilité de nous emmener dans cet état et enfin, sur son insistance, il obtient l’autorisation de réquisitionner des voitures pour y mettre nos sacs. Cela nous soulage mais les voitures –qu’il a fallu trouver- ne nous rejoignent qu’à quatre/cinq kilomètres de Nancy. Enfin, nous voilà un peu soulagés. Nous avançons sur la route de Château Salins, nous commençons à voir les effets du combat. Les arbres dont il ne reste que la base du tronc, les maisons écroulées ! C’est que dans cette région il y a deux mois l’on se battit dur : nous passons au pied du plateau d’Amance qui était l’enjeu de cette bataille et que les troupes du général de Castelnau empêchèrent les Allemands de prendre et c’est sur cette route de Château Salins que nous venons de parcourir que Guillaume II en personne attendait pour faire son entrée à Nancy. Ce ne sont partout que têtes d’arbres coupées, le sol est profondément creusé par les obus. Le spectacle est triste et cette tristesse augment toujours au fur et à mesure que nous avançons : la nuit vient augmenter la tristesse qui nous étreint. Bientôt, une odeur épouvantable nous prend à la gorge : demain, nous apprendrons qu’il y a là un cimetière invisible bouleversé par les sangliers. : les morts y ont été enterrés très vite, sous une très petite couche de terre et les bêtes en cherchant, découvrent tantôt une tête, tantôt un bras ou bien une jambe : c’est de ce charnier qu’exhale cette odeur, cette puanteur devrais-je dire.

Il fait nuit, les projecteurs de Verdun illuminent le ciel. Nous arrivons à sept heures le soir l’estomac vide. Il faut chercher le cantonnement dans ce village de Velaine sous Amance qui est pour aujourd’hui notre dernière étape. C’est long : nous sommes éreintés et le temps semble interminable tant nous avons hâte de nous allonger sur la paille. Enfin, nous voilà installés et nous étendons sur la paille.

 

 

21 février

Nous avons repos ce matin. Je ne peux plus me remuer. Ce village de Velaine est d’une saleté répugnante, de la boue car il a plu et les mouvements de troupes ont été nombreux. Les maisons éventrées, les toits écroulés, des ricochets de balles sur les murs attestent l’importance de la bataille qui s’est déroulée pour la possession de Nancy par les Allemands ! Le clocher de l’église est écroulé ; on organise la cuisine et le cuisinier chef est désigné – c’est un compatriote, Tugéras, fermier chez le maire de Boutiers près de Cognac ; je suis demandé par lui pour le seconder, me voilà bombardé cuisinier et par conséquent exempt de travail.

22 février

Tout va bien : nous sommes en fonction depuis hier et dès hier soir, malgré le manque de tout, les hommes ont pu manger et se sont montrés satisfait. Au soir, nous leur offrirons la soupe et une daube de bœuf aux oignons. Vers une heure étant à notre cuisine, nous entendons les coups de canon qui annoncent la visite d’avions allemands. Nous laissons notre marmite et nous voila dans la cour le nez en l’air. L’avion nous apparaît en effet, entouré de shrapnels que nos artilleurs lui envoient. Il fait demi tour, semble s’échapper mais –nous a-t-il vus-  vient passer directement sur nous. Nous n’avons aucune peur, aucune émotion et cependant, c’est un engin de mort qui nous survole et peut laisser tomber quelques bombes en guise de carte de visite ! Par précaution tout de même, à quoi sert de crâner, j’engage les camarades à rentrer car tout de même nous sommes coiffés de képis rouges qui sont bien apparents. L’un de nous, nu tête, suit les évolutions de l’avion qui repasse encore directement sur nous, fait un arc de cercle et part du coté de l’Alsace toujours accompagné des flocons des obus qui ne l’atteignent pas. Bientôt, nous entendons tirer les forts de Toul. Auront-ils été plus heureux que les nôtres ici ?

Fin de journée calme. Je suis allé me promener jusqu’à Champenoux, petit village proche de Velaine, entièrement effondré par le bombardement. Des croix – de bois bien entendu – un peu partout, indiquent les endroits où les nôtres sont enterrés. Aucune indication pour les boches. Dans notre village de Velaine, dans un jardin, trois tas de terre avec une croix en bois pour chacun. Sur l’une de ces croix, un képi d’artilleur : trois des nôtres sont enterrés là. A coté, huit chevaux ont été enterrés au pied d’un noyer, les harnais déchiquetés sont épars alentour. Des nuées de corbeaux voltigent dans les champs. C’est triste. Tugéras a rencontré une malheureuse femme sans ressources laissée là on ne sait comment – elle nous prêtera sa cuisinière et en échange, nous lui donnerons à manger les restes de nos repas, personnellement je la dédommagerai. Un lit est disponible paraît-il. Je le prends avec Tugéras, un lit ! Quel rêve, quel repos quand depuis deux moi et demi on couche tout habillé sur la paille. Quelle nuit agréable et reposante en perspective.

23 février

Déception. J’avais rêvé lit, nous n’avons eu que paillasse ! Vulgaire sac dans lequel la bonne vieille « grand’mère » comme nous l’appelons nous a mis de la paille. Elle nous a installé ce « lit » près de son petit poêle et en avant pour le coucher : on dort mal à Velaine. Enfin, je suis au chaud, abrité et je débarrasse les camarades, car nous étions vraiment à l’étroit pour dormir dans notre petite écurie.

24 février

La cuisine continue à donner satisfaction. Mais comme chacun cherche à profiter d’un avantage ! Et quels « tire-au-cul » ne trouve-t-on pas encore ! Dans notre situation – et à quelques kilomètres des Boches, leurs obus tombant à mille, mille cinq cents mètres du travail - je pensais que chacun devait être disposé à faire son devoir. Il n’en est malheureusement pas ainsi et toutes les occasions sont recherchées pour ne rien faire.

25 février

Le vent mal tourné, notre cuisinière nous enfume littéralement, et ne veut rien savoir pour chauffer. La neige tombe. J’ai les yeux rougis par la fumée et le soir, j’ai un fort mal de tête et n’y vois plus. Je dors toujours mal et à cinq heures, debout pour faire le café.

26 février

Je vais à la corvée de bois pour sortir un peu et voir la campagne, et constater partout combien dur a été le combat dans cette région. Des tertres partout avec des croix et des képis accrochés : ce sont des français qui sont morts là !Les arbres coupés, un obus a pénétré par moitié dans un grand chêne et est resté sans éclater. Les képis jonchent le sol. Nous sommes en plein sur le terrain battu par la mitraille allemande lors du fameux assaut du plateau d’Amance – près Nancy – il y a quelques mois. Non loin de l’endroit où nous entrons dans le bois, nous voyons une maison : c’est celle d’un garde forestier dans laquelle l’Empereur Guillaume II était installé pour suivre et commander la bataille, dit-on ; maison historique, simple demeure perdue au fond des bois au bord de cette route, mais dont j’ai grand peine de penser qu’elle a abrité un l’hôte illustre en question. Je ne pense pas qu’il se soit risqué aussi aventureusement en pleine bataille ! J’ai beaucoup souffert des yeux depuis hier mais je commence à y voir un peu mieux cependant. Je continue à la cuisine. Un détachement rentre au repos, venant des tranchées. Ils n’ont pas l’air trop fatigué les Poilus ! Bien moins fatigués que nous certainement.

27/28 février

Journée de grand bombardement. Les avions vont et viennent : français et anglais allant repérer les lignes allemandes, les allemands venant sur nous. Ainsi que je l’ai dit, plus haut, le village de Champenoux se trouve à quatre kilomètres de Velaine où nous sommes cantonnés. Il faut donc parcourir ce trajet quatre fois par jour pour aller au travail. A la sortie de Champenoux un vaste vallon s’étend jusqu’aux bois où les hommes vont travailler. Dans le village, quelques maisons seulement restent debout. L’église est complètement effondrée. La Poste qui se trouve tout près a ses murs étayés pour éviter l’effondrement complet. On ne voit que ruines : c’est épouvantablement triste (…).

01/02 mars

(…)

03 mars

J’assiste au tir des 75 placés à huit cents mètres environ de la lisière du bois dans lequel nous travaillons – je dis nous car j’avais demandé à reprendre le travail -. Une bataille sérieuse se livre à notre gauche du coté de Pont à Mousson et Saint Mihiel. Toute la nuit et toute la journée les roulements du canon ne cessèrent un seul instant. En rentrant un avion boche nous survole et nous n’avons que le temps de nous mettre dans le bois pour nous dissimuler. Les batteries ne réussissent pas à l’atteindre et il continue sa route. En rentrant Tugéras qui était resté à la cuisine m’informe qu’il se fait porter malade, qu’il ira à la visite demain matin et qu’il a de grandes chances d’être évacué sur l’hôpital de nancy. Il m’a proposé de le remplacer comme cuisinier chef. J’hésite et cherche à me dérober car c’est une rude corvée pour un homme seul d’assumer la cuisine.

04 mars

Tugéras n’est pas évacué, il reste à Velaine mais est exempt de tout travail. Il reste donc et je le remplace à la cuisine. Nous avons la visite consécutivement de deux avions allemands. Le premier laisse tomber à un ou deux kilomètres de nous une traînée lumineuse qui, je le suppose, avait pour but d’indiquer l’emplacement de troupes ou de batteries d’artillerie. Le second fut poursuivi et chassé par quatre aéroplanes de Toul et de Nancy mais il réussit à s’échapper. L’après-midi nos avions reviennent surveiller le front et tous passent exactement sur le village. Je ne sais encore officiellement ce qu’il y a de vrai dans le renseignement qui vient de m’être donné à savoir « nous aurions repoussé les allemandes de Pont à Mousson ». Si cela était vrai, ils seraient coupés de Saint Mihiel et l’affaire serait bonne. Ce qui me semble vrai car cela se répète depuis quelques jours, c’est que nous étions honteusement vendus par le chef de gare de Pont à Mousson. Cet espion avait le téléphone installé dans la cave de la gare et signalait aux troupes allemandes chaque changement de batteries d’artillerie et les mouvements de troupes. Cet ignoble individu a été enfin pris et arrêté. Ce soir nouvelles visites d’avions allemands bombardés et chassés par des avions français. Bataille superbe. Une bombe a été lâchée sur Champenoux hier soir par l’avion qui nous a survolés sur la route.

05 mars

Il faut que je note, pour ne pas l’oublier, l’impression que j’ai ressentie depuis mon arrivée sur le « front ». Je pensais, avant de les avoir vus, que les hommes qui étaient sur le front, jouant à chaque minute avec la mort, ne dormant que d’un œil, devaient être dans un état de démoralisation, ou tout au moins d’abattement, visible. Je les voyais fatigués, hâves, ennuyés. Et bien ne parlant que des troupes que j’ai vues à Champenoux – à trois kilomètres des lignes – se relevant tous les trois jours dans les tranchées, ces troupes sont fraîches. On voit des soldats et officiers bien rasés, la mine réjouie, blaguant « les vieux pères » comme ils nous appellent, les effets propres, les équipements soignés. Les officiers au col de tunique bien droit, aux bottes reluisantes, aux bottines à boutons cirés, impeccables. Jamais on ne pourrait croire que tous ces hommes sont en zone de combat et l’on ne peut qu’être pris de confiance sur la valeur des troupes vu ainsi équipées et d’une telle tenue. Je ne parle que des unités que j’ai vues – 234ème territorial et 34ème seulement – pensant que je n’ai pas eu là une vision d’exception des troupes en cantonnement.

06/07/08 mars

Journées sans histoire. Tugéras est parti à l’hôpital hier. Gémot malade m’aide à la cuisine. Le sergent de Saunières me demande de remplacer Tugéras pour lui faire sa chambre. J’accepte. Me voila donc cuisinier en chef et ordonnance du sergent du 94ème R.A.T faisant les fonctions d’adjudant du détachement du R.A.T à Velaine. Les poux, les horribles les dégoûtants ont fait leur apparition. Un homme du 93ème en a trouvé sur lui : grand branle bas à leur sujet, mais éviterons nous d’être envahis par ces bestioles ?

09 mars

Il neige encore. Une nuit très froide. Vent, glace, neige, voila notre réveil – triste pays et quelle carcasse est donc la nôtre puisqu’elle y résiste malgré le manque d’habitude qu’elle peut avoir de ces températures. Je suis très grippé depuis cinq jours mais je suis tout de même à mon fourneau. Je suis allé hier à la visite : le major m’a donné à prendre de la quinine. J’ai profité pour montrer mon pouce au major qui m’a exempté de travail… c’est tout… et pas assez, car que pouvais-je espérer de plus ? De tous côtés nous entendons dire que les troupes se concentrent en quantité autour de nous, et il se confirme que nous devons revenir sur Toul dont nous dépendons, vers le 12 Ct. Le grand coup se produirait vers le 15.

10/11 mars

Journée de grande neige. Froid très vif. Rien à signaler.

A notre 75 – (Chant de la 23ème du 24)

Air : Flotte petit drapeau

 

I

Les allemands passé la frontière

Pour dévaster nos champs et nos foyers

Ils nous ont dit dressant leur pointe altière

« Vous goûterez le plomb des obusiers ;

Voici nos Krupps qui nettoieront l’espace

Qui balaieront vos soldats de carton … »

Nous répondons, les regardant en face :

« Venez donc voir ce qu’est notre canon »

 

Refrain

Gronde, tonne, canon

Hurle, crache et tiens bon !

Défenseur de la France

Tu es notre espérance.

Tu garderas, vaillant joujou d’acier,

La Belgique en danger,

Nos doux foyers.

 

IV

Notre canon a quitté la Gascogne

De La Rochelle il huma l’air marin :

A la frontière il entend qu’on se cogne

Il nous entraîne au cher Pays lorrain.

Tu reculas ! Mais gardant l’espérance

Tu attendis sur le flanc d’un vallon !

« Prussiens ! Fuyez loin du Grand Mont d’Amance !

Vous avez vu ce qu’est notre canon. »

II

Que tu es beau caché le long des crêtes

Près à bondir sur les gens d’Attila !

Sur ton affût accroupi tu les guettes

La gueule au vent pour leur crier « halte là ! »

Vous entendrez rugir les quatre frères

Si vous montrez le casque à l’horizon

Pan, pan, pan, pan ! Voila leur cri de guerre!

Venez Prussien, voir ce qu’est notre canon.

III

Tes coups d’essais furent des coups de maître

En mil neuf cent tu bombardas Pékin.

La Barbarie apprit à te connaître…

La Barbarie est encore en chemin ;

La Force veut mépriser la Justice

Tous les traités ne sont que vils « chiffons »

Soixante quinze ! A toi d’entrer en lice !

Montre leur donc ce qu’est notre canon !

V

Pourquoi Teutons l’élan de vos conquêtes

S’est-il brisé dans nos sanglants duels ?

On se moquait des « porte cigarettes »

Ils n’ont pas craint marmites et shrapnels

« les Diables noirs » ont fait trembler l’Alboche

IIs ont vengé les morts des bataillons

Fuyez vaincus sous l’obus qui vous fauche

Vous avez vu ce qu’est notre canon.

 

A Victor le Ronflant

Canon de la 4ème pièce

 

12 mars

A Nancy depuis trois jours, avec sa femme qu’il avait fait venir, le sergent de Saunière est rentré hier soir - et il nous raconte que la vie à Nancy est extrêmement gaie. Les cafés, les concerts regorgent de monde : chacun boit et rit ; on ne se douterait guère que le front est tout proche, que l’on s’est terriblement battu alentour il y a quatre mois, que la campagne environnante est jonchée de morts. Les rues sont encombrées de soldats, d’officiers de tous grades, de médecins qui après les sois donnés aux blessés des hôpitaux oubliant la tristesse de la situation se rassemblent et plaisantent… Bref ! Un mouvement dans les rues et dans les endroits où l’on se distrait qui surprend. Espérons toutefois que ces beaux paradeurs répondront présent lorsque, à nouveau, il faudra recommencer, car lorsqu’on pense à la quantité d’hommes resté à l’arrière on reste confondu et l’on se demande pourquoi ? Quand, à l’avant tant de pauvres diables s’y trouvent depuis si longtemps.

13/14 mars

Journ2es sans changement. Le temps est moins froid. Les bruits lancés il y a quelques temps que notre séjour à Velaine devait cesser le 12 sont à annuler. Nous voilà le 14 et il n’est point question de partir. Bien mieux : il paraît que l’on va nous habiller à neuf avec le drap « tricolore ». Je ne désespère pas qu’un de ces jours on nous mette un fusil 1886 entre les mains et en avant !... Enfin, attendons et nous verrons bien. Je viens de recevoir une mauvaise lettre m’annonçant que Paulette a eu son faux croup. Pourvu qu’il n’y ait pas de suite fâcheuse. Depuis trois mois c’est la première lettre pénible reçue, mais si éloigné, que d’idées mauvaises je me fais.

15 mars

Le 34ème territorial quitte Velaine : il est remplacé par le 344ème Réserve de Bordeaux.

16/17/18 mars

L’ordre de partir vient d’arriver : nous attendons d’instant en instant le signal du départ. Où allons-nous aller ?

19 mars

Nous devions partir hier : nous sommes encore à Velaine aujourd’hui, l’ordre a été suivi d’un contre-ordre : et ce matin nous partons au travail. C’est donc partie remise.

20 mars

Il fait beau. Les troupes circulent de plus en plus nombreuses. Ce n’est dans Velaine que passages successifs : artillerie, Etat-major (la brigade est installée ici) infanterie, se succèdent. On sent qu’un grand mouvement se dessine. Toujours sans ordre pour le départ. Un détachement du R.A.T vient d’arriver, pour nous remplacer paraît-il. Est-ce bien vrai ? Comme toujours les potins courent de bouche en bouche, les réflexions se succèdent sans que rien de précis vienne le confirmer. Attendons donc patiemment : si nous devons partir nous serons bien fixés ce soir. Encore un avion Boche qui nous a survolé ce matin. Une cinquantaine de bombes lui ont été envoyées sans résultat : chaque journée claire nous procure du reste pareil spectacle.

21 mars

Journée commencée par une nuit très froide. – glace et gelée comme en plein hiver – Les nuits et les jours sont ainsi, mais les après-midi sont belles, le soleil brille mais le vent est froid. Un gamin de quinze ans blessés à la bataille de la Marne et nommé sergent après sa convalescence est au repos près de Velaine. Venu ici avec un voisin – car il n’a plus de parents et que ses frères sont tous à la guerre. Il a été vu par un commandant du 344ème qui le prend dans son bataillon. Très crâne, pas peureux, le gosse répond comme un homme à toutes les questions. Nous n’avons toujours pas d’ordre de départ. Nouvelle visite d’aéroplanes boches et nouveau bombardement sans résultat.

 

22-23 mars

Il n’est plus question  de départ. Les autres RAT arrivés le 20 sont cantonnés ici et chaque jour vont au travail comme nous mais avec le fusil et les outils : ils sont moins privilégiés que nous qui n’avons que les outils. Il a fait très beau cet après-midi et pour la première fois j’ai quitté foulard et cache-nez. Je transpire dans ma cuisine. Montvillier, cuisinier du 93ème vient de voir une hirondelle ; il l’a vue plusieurs fois et il paraît qu’il n’y a pas d’erreur. C’est la première qui est vue.

24-25 mars

Aujourd’hui pluie continuelle. Les camarades rentrent du travail, mouillés et fatigués.

 

26 mars

Temps magnifique, remis au beau, mais froid. Le soleil brille. Ce matin j’ai vu jusqu’à huit aéros français en même temps dans l’air, explorant une circonférence dont Nancy semblant le centre et Toul et Velaine les extrémités.

Monsieur Millerand, ministre de la guerre, accompagné de dames et de quatre autos limousines avec officiers est venu visiter le front de notre coté. Les huit avions vus ce matin montaient la garde pour empêcher des avions ennemis d’approcher.

 

27 mars

Journée superbe mais température très froide. Un soldat du 344ème m’a photographié il y a quatre jours avec Cramagéras et Montvillier cuisiniers du 93ème dont la cuisine est près de la mienne. Une autre photo a été prise avec Cramagéras et Lavand. Ce matin il m’a apporté deux cartes de la dernière photo, la première n’est pas réussie. Je les lui prends et dès ce soir j’envoie chez moi une carte, l’autre est envoyée à mes parents. Le soldat photographe doit revenir tout à l’heure  pour nous prendre en une scène de cuisine.

 

28 mars

Jour des Rameaux –l