VAUQUOIS 1915
juillet
août
septembre
octobre
novembre
décembre
1er janvier 1915
Nous avons repos aujourd’hui et à l’occasion de ce 1er janvier l’ordinaire du 47 ème nous a gâtés: nous touchons en effet pour notre déjeuner bouillon et bœuf bouilli, un demi litre de vin, une pomme et des noix, un cigare et une bouteille de vin mousseux pour quatre. Et malgré cette bombance la journée s’est passée dans le calme!! Le repas du soir a été très modeste… sans extra.
2 janvier
Réveil à six heures. Rassemblement pour le travail. Départ à sept heures. Nous allons continuer les tranchées commencées hier. Le défilé est pittoresque de ces cinq cents hommes en des costumes bien différents, ceux du 94 ème en militaires, d’autres comme ceux de Périgueux par exemple, en longs manteaux qui ne ressemblent ni à la capote militaire ni au pardessus civil, mais cependant par leur coupe indécise ressemblent un peu à l’un et à l’autre, de couleur marron, coiffés d’une sorte de bonnet ressemblant à une calotte de concierge; venus d’un peu partout de la France, les Charentais voisinent avec les hommes du Nord, les Périgourdins avec les Limousins et les hommes de Besançon etc. Chaque régiment a un costume différent, mais aussi un parler différent l’ensemble en est bizarre et tant soit peu « carnavalesque », et quoique nous ne puissions – à l’heure actuelle – présager de l’avenir, je ne pense pas que le commandement ait l’intention de nous présenter aux Boches un jour, dans cet accoutrement!
Journée de pluie. J’avais acheté à Angoulême un caoutchouc qui m’est à l’heure actuelle de la plus grande utilité: pendant que les camarades rentrent absolument trempés, je suis relativement sec grâce à ce précieux vêtement. Le travail sous la pluie est pénible et le séjour au cantonnement sans feu pouvant permettre de sécher les vêtements, le sommeil dans ces vêtements mouillés et le recommencement le lendemain dans les mêmes conditions fait regretter le froid sec de notre arrivée.
3 janvier
Même travail, même vie monotone: départs, arrivées à des heures régulières, rien, pour le moment, ne vient rompre la monotonie de cette vie qui nous semble déjà pénible. Le canon tonne toujours au loin. A midi : rassemblement pour le départ, mais la pluie tombe plus abondante et un contre ordre arrive. Nous restons et rentrons dans nos cantonnements où la vie est encore plus pénible: inactifs, désoeuvrés pendant des heures, n’ayant que les cartes comme distraction le temps est long dans l’attente du dîner. N’aimant guère les cartes je laisse les camarades se distraire… à leur façon et j’écris. Un journal de Toul, “ l’indicateur de l’Est ” paraît: j’ai demandé à la propriétaire de notre écurie de me l’acheter chaque jour: je pourrai ainsi avoir quelques indications et me faire une idée de ce qui se passe autour de nous.
4 janvier
Journée sans histoire. Nos tranchées avancent. Le canon tonne toujours: c’est l’artillerie lourde qui donne car les petits calibres ne s’entendraient pas à aussi longue distance; toujours même direction: Pont à Mousson. Forêt d’Apremont. Metz.
5 janvier
Nos tranchées sont à peu près terminées, je suis dirigé sur un autre point un peu plus éloigné. Nous nous trouvions précédemment à deux kilomètres environ de Ochey, notre nouvelle tranchée va se trouver à trois, quatre kilomètres environ, en plein bois. Une équipe de bûcherons va nous frayer le passage. Nous nous mettons à l’ouvrage. Il fait beau, et dans ce bois nous sommes abrités du vent qui est assez violent. Tout va bien. Le canon tonne toujours. Ayant trouvé à acheter hier soir dans une épicerie un pot de confiture, j’en fais profiter mes huit camarades de la chambrée et de ce fait notre repas se trouve un peu amélioré. Ce matin ayant un petit reste de café en grains, notre propriétaire (décidément les civils commencent à nous supporter un peu mieux) après l’avoir écrasé nous en fait un jus et un quart bien chaud a terminé agréablement notre déjeuner. Le temps se maintient beau...
6 janvier
Il pleut –mais le temps est moins froid.
7 janvier
Repos. L’artillerie de Toul fait des tirs d’essais dans nos parages et il est défendu de sortir de nos cantonnements.
8 janvier
Travail habituel mais à trois heures la pluie tombant de plus en plus fort, l’ordre nous est transmis et nous rentrons.
9 janvier
Même travail. Il pleut moins. Ce matin en rentrant du travail, nous avons croisé sur la route de Nancy à Toul un convoi de trente quatre camions auto qui revenaient de ravitailler le front accompagnés de deux voitures auto. Le canon tonne toujours, mais semble s’éloigner de plus en plus. Est-ce réel ou cet éloignement est-il factice, provoqué par l’imagination ou plus réellement par un changement de la direction du vent: peu importe, espérons que d’ici peu de jours nous n’entendrons plus rien. Hier, j’ai enfin reçu des nouvelles de chez moi: une douzaine de lettres de parents et d’amis. Quelle joie, quelle consolation! On ne peut imaginer quelle tranquillité d’esprit cela vous apporte, quel soulagement vous procurent les nouvelles reçues de la famille.
En arrivant à Ochey, j’avais mal à la gorge et j’en ai souffert jusqu’à aujourd’hui: je me suis fait porter malade pour essayer d’obtenir un remède du major qui me soulagerait un peu, mais l’infirmerie manque de tout et la teinture d’iode est l’unique médicament. Le major m’a donc appliqué ce seul est unique médicament et dans des conditions de brutalité telles que le résultat a été absolument inverse à celui supposé! Contraire à tout espoir… s’il était permis d’en avoir! J’ai un peu plus souffert. Je ne suis point retourné voir le major et j’ai attendu. Enfin, aujourd’hui je commence à moins souffrir mais par ce temps de pluie continuelle les souliers ne sèchent pas et n’ayant pas de rechange les pieds restent constamment humides, ce qui n’est pas très indiqué pour la guérison du mal à la gorge.
10 janvier
Le premier vraiment beau jour depuis notre arrivée. Il n’a pas plu et le vent est moins violent, le soleil paraît, et nous nous sentons tous plus à l’aise. C’est dimanche et pour marquer le jour de repos demandé par le Seigneur, on nous fait cesser le travail à partir de trois heures un quart. Hier comme aujourd’hui, ainsi que chaque jour le canon continue à se faire entendre: tout à l’heure surtout, entre deux et trois heures ce ne fut qu’un roulement ininterrompu.
11 janvier
Le beau temps a été de courte durée: il pleut. Nous ne partons pas au travail, nous restons au cantonnement et j’en profite pour revenir un peu sur mes impressions précédentes et sur mon séjour ici. Les habitants de Ochey ne nous ont certes pas reçus les bras ouverts, il s’en faut et je l’ai dit. D’esprit méfiant, hargneux, peut-être excédés par le séjour continuel de soldats, ils ne nous donnent que ce qu’ils ne peuvent absolument pas nous refuser. On surprend, chose incroyable, dans certaines conversations, presque un ennui que ce soit les français qui soient là, et l’on croit rêver en constatant que l’allemand leur serait plus agréable à accueillir. Cette mentalité n’a pas été sans nous attrister et nous peiner. Venir de régions tranquilles comme la nôtre, laisser la famille, tout sacrifier pour venir aider et défendre ces gens là, risquer la maladie et la mort pour se voir reçu avec aussi peu de reconnaissance n’est pas fait pour créer la sympathie, pourtant si nécessaire en notre triste situation, entre chaque Français.
A huit heures et demie le rassemblement sonne. Surprise, car nous ne pensions plus partir au travail ce matin à cette heure là. A trois heures nous quittons le travail et retournons au cantonnement après cette journée passée normalement. L’attaque d’avant-hier qui était dirigée, paraît-il, sur Commercy a certainement échoué.
J’ai dit précédemment que nous étions installés - neuf hommes composant notre escouade - dans une pièce au-dessus de l’écurie; on a jugé préférable de nous installer dans l’écurie même, où une chèvre nous tient compagnie: rien à dire!
Voici la composition de notre escouade:
Lavand: 93 ème Régiment territorial de Périgueux (15 ans de service dans la coloniale et la Légion étrangère – 10 campagnes - 4 médailles)
Raymond: 93 ème Régiment territorial de Périgueux, de la coloniale également
Robert: 94 ème Régiment territorial d’Angoulême, de Bouteville, commune de Châteauneuf sur Charente
Gemot: 94 ème Régiment territorial d’Angoulême, de Pontarliers (Doubs)
Clameson: 94 ème Régiment territorial d’Angoulême, de Nersac (Charente)
Grossin: 94 ème Régiment territorial d’Angoulême, de Saint Augeau (Charente)
Abrard: 94 ème Régiment territorial d’Angoulême, de Cognac (Charente)
Et deux hommes du 94 ème Régiment territorial qui nous ont quitté après quelques jours et remplacés par trois artilleurs auxiliaires du Doubs.
Le travail commence tous les matins lorsque le temps n’est pas trop mauvais. C’est à dire lorsqu’il ne pleut pas trop car la pluie seule peut empêcher le départ, le travail dis-je commence à sept heures trois quart: après être partis à sept heures du cantonnement où nous retournons à dix heures trente, après avoir quitté le travail à neuf heures cinquante: nous déjeunons et invariablement nous touchons l’ordinaire: du bouillon dans lequel nous trempons notre pain, puis un morceau de viande bouillie. Départ à nouveau pour le travail à midi et rentrée à quatre heures et demie. A cinq heures dîner composé de pommes de terre et viande bouillie un jour, le lendemain riz et viande bouillie – et chaque jour, même menu.
Dans Ochey, il y a deux épiceries; j’ai trouvé dans l’une une grande boîte de confiture et du fromage et cela augmente un peu le menu du jour. A six heures chaque soir, le repas est terminé et les joueurs se mettent en devoir de jouer à la manille dont le vin chaud et la bière sont les enjeux. A huit heures, on s’étend sur la paille, on cherche le sommeil et le matin réveil à six heures. Vie monotone s’il en fut; mais montrons-nous satisfaits car nous pourrions être plus malheureux, et, que nous réserve l’avenir?…
12 janvier
Repos. Parties de manille sans fin toute la journée. Vin chaud sur vin chaud.
13 janvier
Nuit terrible. Un bombardement ininterrompu a commencé à dix heures hier soir pour ne ralentir que ce matin neuf heures. Il est dix heures et le canon tire toujours. Toute la nuit les projecteurs illuminèrent le ciel et la campagne. Tout à l’heure, un avion allemand nous a semblé survoler Toul dont il a bombardé les forts: nous le vîmes même tourner, s’élever, puis retourner vers les lignes allemandes. Hier au soir, j’ai reçu un colis envoyé par Lucie, contenant un saucisson, une boîte de pâté, trois boîtes de pastilles de chlorate de potasse. Nous allons dès ce matin goûter le saucisson. Après le déjeuner, nous repartons au travail. La canonnade fait toujours rage dans la direction de Pont à Mousson. C’est le plus terrible bombardement entendu depuis notre arrivée: c’est effrayant. La neige tombe à gros flocons mais fond aussitôt au contact du sol.
14 janvier
Il pleut. Huit heures, le rassemblement n’est pas sonné. Je viens d’apprendre que l’aéroplane que nous avons cru voir évoluer sur Toul était en réalité sur Nancy où il a lâché deux bombes: effet d’optique qui nous a induits en erreur. Après midi, nous partons au travail, commençons une autre tranchée.
15 janvier
Depuis hier, nous n’entendons plus le canon: quelques coups isolés seulement et très loin. J’apprends ce matin que la canonnade des douze et treize a permis de repousser les Allemands de certaines positions alentour de Saint Mihiel, et que leur base de ravitaillement dans ce secteur va être coupée. Nous serions maîtres de Lille!! Mais attendons confirmation avant de nous réjouir car si ces renseignements sont exacts, cela représente de notre part une avance importante… Mais est-il exact? - Il se dit tant de choses!!!
16 janvier
Il pleut, et un vent violent souffle. Pas de départ : matinée de repos. C’est avec un véritable plaisir que je reviens sur la mauvaise impression produite par les gens de Ochey depuis notre arrivée, pour constater que ces gens commencent à devenir plus sociables. Nos propriétaires se mettent en devoir de nous être agréables et les commerçants à se concurrencer. Ce qui nous fait profiter de certains prix qu’il ne nous était pas permis d’espérer depuis notre arrivée. Le vin, par exemple, qui joue un rôle de premier plan dans la vie du soldat, nous était précisément vendu 0,70 le litre, il est maintenant accepté à 0,45. A l’ordinaire le menu est un peu amélioré – le bouillon est meilleur et hier soir, nous avons eu du macaroni à l’eau, mais très acceptable : cela nous a changé un peu – et c’est bien vrai que « Changement de mets met en appétit ». Espérons donc qu’une semblable agréable surprise nous sera réservée de temps en temps.
17 janvier
Il a neigé toute la nuit. Nous partons au travail mais à midi la neige recommençant à tomber à gros flocons, le départ n’a pas lieu. A trois heures le temps s’améliore un peu et quoique la neige continue de tomber on nous envoie à la corvée de bois pour la cuisine. Au dîner une agréable surprise : pommes de terre et haricots avec viande bouillie : repas de choix !! Ces festins vont-ils continuer ?
18 janvier
La neige continue de tomber. Il fait plus froid que les jours précédents. La neige gèle sur le sol. Nous partons au travail. Que les bois sont jolis : les monts qui entourent Toul et nous environnent se détachent en masses blanches sur le ciel sombre et cela, avec les arbres en premier plan tout recouverts de neige, est du plus bel effet.
Je suis au fascinage : c’est un travail assez peu réchauffant qui consiste à réunir en les entrecroisant de jeunes branches qui formeront panneau appliqué dans la tranchée contre la paroi et destiné à retenir l’éboulement de la terre. Le soleil se lève : une belle journée d’hiver se prépare. On va nous distribuer paraît-il des galoches ; les noms de ceux qui n’en avaient pas ont été pris tout à l’heure. Je serai bien content d’en toucher, surtout si des chaussons sont également distribués, car depuis notre arrivée nous n’avons guère quittés nos souliers toujours humides et le changement de chaussures est un délassement lorsqu’on arrive au cantonnement.
Le canon tonne toujours au loin.
19 janvier
Il a neigé et gelé très fort cette nuit. Le froid s’accentue. Nous sommes allés au travail ce matin et l’après-midi est consacré au lavage du linge.
20 janvier
Froid très vif. Neige et sol gelé.
21 janvier
Très froid encore ce matin. Tempête de givre, de verglas. La fin de l’après-midi la température s’élève un peu ; il neige, mais le sol commence à dégeler. Notre tranchée n°5 est terminée.
22 janvier
Il fait moins froid. Le soleil se montre et le dégel s’accentue, il fait mauvais marcher. Nous allons commencer une nouvelle tranchée n°7. Cette tranchée est très éloignée du cantonnement, la route est fatigante après un travail de force pour creuser. Nous rentrons fatigués à dix heures et demie. Le tantôt le temps se remet au froid. Nous n’entendons plus le canon et cela nous semble bien drôle.
23 janvier
Nuit très froide. La campagne est toute blanche se détachant sur un ciel uniformément gris. Le sol est gelé : marche sur une mer de glace ; mais le paysage est si beau sous cet aspect ! Pour nous rendre à notre travail nous traversons une grande plaine bordée de bois qui s’estompent au loin faiblement sur le ciel. Les grands sapins près desquels nous passons sont tout blancs et aux branches pend le givre sous forme de glaçons. C’est beau et grandiose. La journée est très froide mais il n’y a pas de vent et le froid est supportable - car le vent est terrible à subir, il single le visage et fatigue beaucoup.
24 janvier
Verglas comme hier. Marche très difficile, glissades sur glissades. Le ciel est toujours uniformément gris, très bas, mais il ne neige pas. Nous n'entendons pas le canon depuis deux jours. Un homme du 94ème est tombé en sortant des cuisines et s'est cassé la cheville. Il a été évacué sur Toul. Ce soir, au cours d'une partie de manille l'on s'est terriblement fâché au cantonnement: Raymond et Lavand, les deux "apaches" se sont pris de querelles et en arrivaient aux couteaux. J'ai réussi à les calmer un peu, à leur faire comprendre où leurs gestes les conduiraient si ils les exécutaient: j'espère que pareille dispute ne se renouvellera pas. Obligés de vivre ensemble conscients de notre peine, n'aggravons pas notre situation par des disputes stupides, supportons-nous. J'espère que demain tout sera oublié et nous reviendrons bons camarades comme précédemment.
25 janvier
Temps toujours froid et verglas sur le sol. Le canon recommence à se faire entendre par coups sourds et lointains. La neige tombe épaisse et vers trois heures nous quittons le travail sans attendre l’heure réglementaire. Au loin, nous voyons un dirigeable atterrir à son hangar à Toul.
26 janvier
Le froid persiste, la neige aussi. Repos l’après-midi ; avec trois camarades, nous allons dans un restaurant qui nous a été signalé à un kilomètre environ de Ochey, c’est nouveau, nous y mangeons et cela nous repose de l’ordinaire. Bonne journée de repos. Vin chaud en rentrant.
27 janvier
Journée froide. Le canon tonne au loin.
28 janvier
Froid très vif. Vent violent. Vie toujours monotone.
Moustache gelée à mon cache-nez.
29 janvier
Froid de plus en plus vif. 15° au-dessous de zéro, mais vent moins violent. Je supporte bien cette température. Voilà un mois que nous sommes à Ochey. Avec Lavand, Gemot et Robert nous allons dîner au restaurant installé à un kilomètre de Ochey. Lorsque nous sortons la neige tombe épaisse.
30 janvier
Froid moins vif. Nous commençons une nouvelle tranchée sous bois. Abrités du vent nous sommes bien, l’après-midi surtout, le soleil ayant daigné se montrer et rendre la température un peu plus supportable. Les jours commencent à être plus longs, nous rentrons à présent avant le soleil couché : chaque soir, au retour, nous assistons à la descente du soleil sur l’horizon et ce spectacle lorsque le temps le permet est vraiment beau, car le pays avec la silhouette des monts qui entourent Toul formant un fond merveilleux aux premiers plans composés de bois de sapins derrière lesquels s’étend une vallée de dix / douze kilomètres de largeur offre un spectacle grandiose.
31 janvier
Froid et neige. Même travail sous bois abrités du vent et du froid. L’ordinaire s’améliore un peu. Des haricots blancs sont servis au dîner et c’est là vraiment un dîner de Princes. Hier samedi, une bouchère de Toul est venue vendre de la viande et de la charcuterie à Ochey. Gemot et moi avons acheté une livre de saucisses et deux tranches de bifteack : les six saucisses ont été mangées ce matin et les tranches de bifteack ce soir avec des pommes de terre que notre propriétaire nous a faites. Il nous reste autant à manger et cela nous fera de bons repas. Toujours ça de bien qui améliore sensiblement l’ordinaire.
Le mois de janvier est terminé, nous allons attendre avec impatience le mois de mars. Nos espoirs en effet sont portés sur ce mois qui doit être dit-on le mois d’une grande offensive et chacun pense que cette offensive doit nous être favorable et amènera promptement la fin des hostilités. Journée froide mais tout de même dégel en certains points. Le canon tonne très loin.
02 février
Demi journée de repos, dîner chez le
brigadier garde forestier. Dégel ce soir.
03 février
Dégel très accentué. La boue et l’eau rendent la
marche difficile. Je devais me faire vacciner contre la typhoïde, mais il y a
erreur, car on ne vaccine pas les hommes au-dessus de quarante ans et j’en ai
quarante et un : je ne suis donc pas vacciné.
04 février
Cette journée peut-être baptisée la journée des
aéroplanes. Depuis quelques jours en effet, nous sommes constamment survolés
depuis qu’une attaque sur Nancy il y a trois jours a échoué. Toutes les nuits,
les projecteurs de Toul et Nancy illuminent le ciel, indiquant que le
commandement a des craintes et prend des précautions. Ce matin donc, nous avons
eu la visite d’avions allemands qui, comme les jours précédents sont venus nous
survoler et de la direction Nord-Est l’un deux s’avançait, décrivait un large
cercle autour de Toul : nous le voyons très distinctement sans toutefois
pouvoir reconnaître sa nationalité ; cependant il me semblait bien que
l’engin était de construction française. Mais peu après, un autre aéro
s’avançait, puis un troisième. Au loin, l’un de ces appareils que nous avions
probablement perdus de vue, était attaqué par la défense contre avions et le
spectacle était splendide. De notre tranchée qui domine la large vallée qui
s’étend jusqu’à Toul, traversée par la Moselle, nous avons une vue
magnifique : à l’Ouest, les monts sur lesquels les forts de Toul sont
construits, au pied desquels la petite ville de Toul s’étale avec ses
nombreuses casernes. Au Nord, la vue des forêts de sapins et tout là-bas, nous
devinons plutôt que nous les voyons : Pont à Mousson, forêt d’Apremont,
forêt de la Grévin ( ?), Bois le Prêtre – autant de noms déjà glorieux où
des combats violents se livrent chaque jour, où tant d’hommes tombent…
Donc, dans ce décor magnifique, les avions entourés
par les shrapnels dont les flocons de fumée blanche restant en suspension dans
l’air, permettant le réglage du tir, cherchent à éviter les obus ; le
cercle de flocons blancs se resserre et il semble bien souvent que les
appareils sont touchés. Ils sont tous à présent ainsi encadrés, mais
hélas ! sans résultat. Soudain, nous les vîmes faire demi-tour et s’enfuir
tandis que les obus les poursuivaient : plus de cinquante shrapnels furent
ainsi tirés. L’après-midi ce fut à un combat que nous assistâmes, mais cette
fois, un Boche fut touché – nous le vîmes piquer du nez, descendre en spirale
et finalement s’abattre en tanguant terriblement, offrant le spectacle exact de
l’alouette mortellement blessée, tandis que, dans le fond plus loin, un ballon
captif qui avait été amené à terre dès les premiers coups de canon, reprenait
son envolée et que plus loin encore le canon continuait à tonner.
05 février
Journée ensoleillée et tiède : beau temps
favorable aux exploits aériens.
06 février
Toute la journée les aéroplanes de la région de Toul
survolent le pays.
Le journal l’Est Républicain donne le communiqué
officiel annonçant la descente de l’aéro allemand, les deux officiers qui le
montaient ont été faits prisonniers. Un aéro allemand est venu sur Toul. Il a
été bombardé par les forts, a fait demi-tour et pris la fuite. Le temps change.
07 février
Le temps remis à la pluie. Le vent est froid.
Journée calme. Peu de canon.
08/09 février
Journées calmes. Le canon s’est tu. Une demi journée
de repos. Lavand nous a conté sa vie… entre deux vins. Robert malade… vin
complet.
10 février
Il pleut et neige. Nous restons au cantonnement le
matin. Une distribution de sabots et de chaussons a lieu. J’ai la malchance de
toucher deux sabots du même pied et dépareillés : les chaussons sont trop
petits. Je vais essayer de les faire changer. Pour attendre, j’ai heureusement
trouvé une paire dans l’écurie où nous couchons. Raymond dans un moment d’expansion
nous conte sa vie conjugale : pas brillant ! Il fait très mauvais
temps et l’après-midi se passe au cantonnement.
11 février
Le temps se remet au beau. Nous partons au travail.
Plus de canon. Avant de partir l’après-midi, l’adjudant nous lit au rapport que
« la disette se fait sentir en Allemagne et que cette dernière se trouve
dans l’obligation de remporter une victoire décisive immédiatement, ce qui lui
est impossible ».
12 février
Le temps se remet tout à coup au froid et
l’après-midi la neige tombe à gros flocons, mais elle fond sur le sol. Nous
allons au travail où nous restons sous l’eau jusqu’à quatre heures et demie.
13 février
J’apprends ce matin que Toul va être évacué le 15.
Il doit venir un fort contingent d’anglais pour aider à porter un grand coup
sur Saint Mihiel et en chasser les Allemands. Nous n’avons pas fini d’entendre
la canonnade.
14 février
Il pleut. Repos l’après-midi.
15 février
Il se confirme que 500 000 hommes anglais
viennent en Argonne. Un grand coup se prépare et nous allons avoir du nouveau.
Nous attendons avec impatience car le temps passe, et malgré toute notre
énergie, cela nous semble long. Il a plu ce matin : nous avons eu repos et
ne sommes partis au travail qu’à neuf heures.
16 février
Le canon qui tonnait à espaces plus éloignés depuis
quelques jours s’est entendu hier de façon plus régulière et aujourd’hui le
bruit est infernal. Une attaque très sérieuse a lieu dans la direction de
Nancy. Les tirs se font par rafales et presque sans arrêt. Ça doit être
effrayant. Mardi gras, nous avons repos ce tantôt. Nous préparons notre dîner
qui, trop copieusement arrosé, provoque une bagarre entre Lavand et Raymond qui
en arrivent à sortir leurs couteaux. Soirée profondément écœurante.
17/18 février
Comme les précédentes journées, nous assistons à un
combat contre un (aéro ?) dans la direction de Verdun.
19 février
Demain départ pour une destination inconnue. Nous
nous préparons tous. Le sergent demande au lieutenant l’autorisation de payer
une voiture qui transportera nos sacs. Accepté. Nous trouvons un voiturier qui,
moyennant 0,15 francs par sac, les portera jusqu’à Toul. C’est parfait car nos
sacs sont horriblement lourds. Tout est prêt. Les bruits les plus divers
circulent sur notre nouvelle destination. Personne naturellement ne sait
quoique ce soit et les imaginations se donnent libre cours.
20 février
Réveil à quatre heures quarante cinq. Nous partons à
six heures pour Toul où nous devons prendre le train. En route, nous assistons
au départ d’un dirigeable, escorté de deux aéros. Dans le train on nous annonce
que nous allons à Nancy. Diable ! Nous nous approchons du front !
Voyage splendide. Le temps est beau, le pays magnifique. Nous arrivons à Nancy
que nous traversons entièrement, très jolie ville où la population nous fait un
émouvant accueil : les gens se précipitent de partout pour nous offrir des
oranges, des cigarettes, des brioches. Les magasins sont splendides, les rues
bien percées. Nous marchons sans savoir où nous allons. Nous arrivons à la gare
Saint Georges où nous faisons halte. Après ordres et contre ordres nous
repartons et arrivons aux casernes ( ?) où l’on nous annonce que le
village où nous devons aller est à douze kilomètres plus loin. Nous sommes très
fatigués, nous n’avons pour ainsi dire pas mangé, nous n’en pouvons plus. Notre
lieutenant ne veut pas prendre la responsabilité de nous emmener dans cet état
et enfin, sur son insistance, il obtient l’autorisation de réquisitionner des
voitures pour y mettre nos sacs. Cela nous soulage mais les voitures –qu’il a
fallu trouver- ne nous rejoignent qu’à quatre/cinq kilomètres de Nancy. Enfin,
nous voilà un peu soulagés. Nous avançons sur la route de Château Salins, nous
commençons à voir les effets du combat. Les arbres dont il ne reste que la base
du tronc, les maisons écroulées ! C’est que dans cette région il y a deux
mois l’on se battit dur : nous passons au pied du plateau d’Amance qui
était l’enjeu de cette bataille et que les troupes du général de Castelnau
empêchèrent les Allemands de prendre et c’est sur cette route de Château Salins
que nous venons de parcourir que Guillaume II en personne attendait pour faire
son entrée à Nancy. Ce ne sont partout que têtes d’arbres coupées, le sol est
profondément creusé par les obus. Le spectacle est triste et cette tristesse
augment toujours au fur et à mesure que nous avançons : la nuit vient
augmenter la tristesse qui nous étreint. Bientôt, une odeur épouvantable nous
prend à la gorge : demain, nous apprendrons qu’il y a là un cimetière
invisible bouleversé par les sangliers. : les morts y ont été enterrés
très vite, sous une très petite couche de terre et les bêtes en cherchant,
découvrent tantôt une tête, tantôt un bras ou bien une jambe : c’est de ce
charnier qu’exhale cette odeur, cette puanteur devrais-je dire.
Il fait nuit, les projecteurs de Verdun illuminent le ciel. Nous arrivons à sept heures le soir l’estomac vide. Il faut chercher le cantonnement dans ce village de Velaine sous Amance qui est pour aujourd’hui notre dernière étape. C’est long : nous sommes éreintés et le temps semble interminable tant nous avons hâte de nous allonger sur la paille. Enfin, nous voilà installés et nous étendons sur la paille.
21 février
Nous avons repos ce matin. Je ne peux plus me
remuer. Ce village de Velaine est d’une saleté répugnante, de la boue car il a
plu et les mouvements de troupes ont été nombreux. Les maisons éventrées, les
toits écroulés, des ricochets de balles sur les murs attestent l’importance de
la bataille qui s’est déroulée pour la possession de Nancy par les Allemands !
Le clocher de l’église est écroulé ; on organise la cuisine et le
cuisinier chef est désigné – c’est un compatriote, Tugéras, fermier chez le
maire de Boutiers près de Cognac ; je suis demandé par lui pour le
seconder, me voilà bombardé cuisinier et par conséquent exempt de travail.
22 février
Tout va bien : nous sommes en fonction depuis
hier et dès hier soir, malgré le manque de tout, les hommes ont pu manger et se
sont montrés satisfait. Au soir, nous leur offrirons la soupe et une daube de
bœuf aux oignons. Vers une heure étant à notre cuisine, nous entendons les
coups de canon qui annoncent la visite d’avions allemands. Nous laissons notre
marmite et nous voila dans la cour le nez en l’air. L’avion nous apparaît en
effet, entouré de shrapnels que nos artilleurs lui envoient. Il fait demi tour,
semble s’échapper mais –nous a-t-il vus- vient passer directement sur nous. Nous
n’avons aucune peur, aucune émotion et cependant, c’est un engin de mort qui
nous survole et peut laisser tomber quelques bombes en guise de carte de
visite ! Par précaution tout de même, à quoi sert de crâner, j’engage les
camarades à rentrer car tout de même nous sommes coiffés de képis rouges qui
sont bien apparents. L’un de nous, nu tête, suit les évolutions de l’avion qui
repasse encore directement sur nous, fait un arc de cercle et part du coté de
l’Alsace toujours accompagné des flocons des obus qui ne l’atteignent pas.
Bientôt, nous entendons tirer les forts de Toul. Auront-ils été plus heureux
que les nôtres ici ?
Fin de journée calme. Je suis allé me promener
jusqu’à Champenoux, petit village proche de Velaine, entièrement effondré par
le bombardement. Des croix – de bois bien entendu – un peu partout, indiquent
les endroits où les nôtres sont enterrés. Aucune indication pour les boches.
Dans notre village de Velaine, dans un jardin, trois tas de terre avec une
croix en bois pour chacun. Sur l’une de ces croix, un képi d’artilleur :
trois des nôtres sont enterrés là. A coté, huit chevaux ont été enterrés au pied
d’un noyer, les harnais déchiquetés sont épars alentour. Des nuées de corbeaux
voltigent dans les champs. C’est triste. Tugéras a rencontré une malheureuse
femme sans ressources laissée là on ne sait comment – elle nous prêtera sa
cuisinière et en échange, nous lui donnerons à manger les restes de nos repas,
personnellement je la dédommagerai. Un lit est disponible paraît-il. Je le
prends avec Tugéras, un lit ! Quel rêve, quel repos quand depuis deux moi
et demi on couche tout habillé sur la paille. Quelle nuit agréable et reposante
en perspective.
23 février
Déception. J’avais rêvé lit, nous n’avons eu que
paillasse ! Vulgaire sac dans lequel la bonne vieille
« grand’mère » comme nous l’appelons nous a mis de la paille. Elle
nous a installé ce « lit » près de son petit poêle et en avant pour
le coucher : on dort mal à Velaine. Enfin, je suis au chaud, abrité et je
débarrasse les camarades, car nous étions vraiment à l’étroit pour dormir dans
notre petite écurie.
24 février
La cuisine continue à donner satisfaction. Mais
comme chacun cherche à profiter d’un avantage ! Et quels « tire-au-cul »
ne trouve-t-on pas encore ! Dans notre situation – et à quelques
kilomètres des Boches, leurs obus tombant à mille, mille cinq cents mètres du
travail - je pensais que chacun devait être disposé à faire son devoir. Il n’en
est malheureusement pas ainsi et toutes les occasions sont recherchées pour ne
rien faire.
25 février
Le vent mal tourné, notre cuisinière nous enfume
littéralement, et ne veut rien savoir pour chauffer. La neige tombe. J’ai les
yeux rougis par la fumée et le soir, j’ai un fort mal de tête et n’y vois plus.
Je dors toujours mal et à cinq heures, debout pour faire le café.
26 février
Je vais à la corvée de bois pour sortir un peu et
voir la campagne, et constater partout combien dur a été le combat dans cette
région. Des tertres partout avec des croix et des képis accrochés : ce
sont des français qui sont morts là !Les arbres coupés, un obus a pénétré
par moitié dans un grand chêne et est resté sans éclater. Les képis jonchent le
sol. Nous sommes en plein sur le terrain battu par la mitraille allemande lors
du fameux assaut du plateau d’Amance – près Nancy – il y a quelques mois. Non
loin de l’endroit où nous entrons dans le bois, nous voyons une maison :
c’est celle d’un garde forestier dans laquelle l’Empereur Guillaume II était
installé pour suivre et commander la bataille, dit-on ; maison historique,
simple demeure perdue au fond des bois au bord de cette route, mais dont j’ai
grand peine de penser qu’elle a abrité un l’hôte illustre en question. Je ne
pense pas qu’il se soit risqué aussi aventureusement en pleine bataille !
J’ai beaucoup souffert des yeux depuis hier mais je commence à y voir un peu
mieux cependant. Je continue à la cuisine. Un détachement rentre au repos,
venant des tranchées. Ils n’ont pas l’air trop fatigué les Poilus ! Bien
moins fatigués que nous certainement.
27/28 février
Journée de grand bombardement. Les avions
vont et viennent : français et anglais allant repérer les lignes allemandes,
les allemands venant sur nous. Ainsi que je l’ai dit, plus haut, le village de
Champenoux se trouve à quatre kilomètres de Velaine où nous sommes cantonnés.
Il faut donc parcourir ce trajet quatre fois par jour pour aller au travail. A
la sortie de Champenoux un vaste vallon s’étend jusqu’aux bois où les hommes
vont travailler. Dans le village, quelques maisons seulement restent debout.
L’église est complètement effondrée. La Poste qui se trouve tout près a ses
murs étayés pour éviter l’effondrement complet. On ne voit que ruines :
c’est épouvantablement triste (…).
(…)
03 mars
J’assiste au tir des 75 placés à huit cents mètres environ de la
lisière du bois dans lequel nous travaillons – je dis nous car j’avais demandé
à reprendre le travail -. Une bataille sérieuse se livre à notre gauche du coté
de Pont à Mousson et Saint Mihiel. Toute la nuit et toute la journée les
roulements du canon ne cessèrent un seul instant. En rentrant un avion boche
nous survole et nous n’avons que le temps de nous mettre dans le bois pour nous
dissimuler. Les batteries ne réussissent pas à l’atteindre et il continue sa
route. En rentrant Tugéras qui était resté à la cuisine m’informe qu’il se fait
porter malade, qu’il ira à la visite demain matin et qu’il a de grandes chances
d’être évacué sur l’hôpital de nancy. Il m’a proposé de le remplacer comme
cuisinier chef. J’hésite et cherche à me dérober car c’est une rude corvée pour
un homme seul d’assumer la cuisine.
04 mars
Tugéras n’est pas évacué, il reste à Velaine mais est exempt de tout
travail. Il reste donc et je le remplace à la cuisine. Nous avons la visite
consécutivement de deux avions allemands. Le premier laisse tomber à un ou deux
kilomètres de nous une traînée lumineuse qui, je le suppose, avait pour but
d’indiquer l’emplacement de troupes ou de batteries d’artillerie. Le second fut
poursuivi et chassé par quatre aéroplanes de Toul et de Nancy mais il réussit à
s’échapper. L’après-midi nos avions reviennent surveiller le front et tous
passent exactement sur le village. Je ne sais encore officiellement ce qu’il y
a de vrai dans le renseignement qui vient de m’être donné à
savoir « nous aurions repoussé les allemandes de Pont à Mousson ».
Si cela était vrai, ils seraient coupés de Saint Mihiel et l’affaire serait
bonne. Ce qui me semble vrai car cela se répète depuis quelques jours, c’est
que nous étions honteusement vendus par le chef de gare de Pont à Mousson. Cet
espion avait le téléphone installé dans la cave de la gare et signalait aux
troupes allemandes chaque changement de batteries d’artillerie et les
mouvements de troupes. Cet ignoble individu a été enfin pris et arrêté. Ce soir
nouvelles visites d’avions allemands bombardés et chassés par des avions
français. Bataille superbe. Une bombe a été lâchée sur Champenoux hier soir par
l’avion qui nous a survolés sur la route.
05 mars
Il faut que je note, pour ne pas l’oublier, l’impression que j’ai
ressentie depuis mon arrivée sur le « front ». Je pensais, avant de
les avoir vus, que les hommes qui étaient sur le front, jouant à chaque minute avec
la mort, ne dormant que d’un œil, devaient être dans un état de démoralisation,
ou tout au moins d’abattement, visible. Je les voyais fatigués, hâves, ennuyés.
Et bien ne parlant que des troupes que j’ai vues à Champenoux – à trois
kilomètres des lignes – se relevant tous les trois jours dans les tranchées,
ces troupes sont fraîches. On voit des soldats et officiers bien rasés, la mine
réjouie, blaguant « les vieux pères » comme ils nous appellent, les
effets propres, les équipements soignés. Les officiers au col de tunique bien
droit, aux bottes reluisantes, aux bottines à boutons cirés, impeccables.
Jamais on ne pourrait croire que tous ces hommes sont en zone de combat et l’on
ne peut qu’être pris de confiance sur la valeur des troupes vu ainsi équipées
et d’une telle tenue. Je ne parle que des unités que j’ai vues – 234ème
territorial et 34ème seulement – pensant que je n’ai pas eu là une
vision d’exception des troupes en cantonnement.
06/07/08 mars
Journées sans histoire. Tugéras est parti à l’hôpital hier. Gémot
malade m’aide à la cuisine. Le sergent de Saunières me demande de remplacer
Tugéras pour lui faire sa chambre. J’accepte. Me voila donc cuisinier en chef
et ordonnance du sergent du 94ème R.A.T faisant les fonctions
d’adjudant du détachement du R.A.T à Velaine. Les poux, les horribles les
dégoûtants ont fait leur apparition. Un homme du 93ème en a trouvé
sur lui : grand branle bas à leur sujet, mais éviterons nous d’être
envahis par ces bestioles ?
09 mars
Il neige encore. Une nuit très froide. Vent, glace, neige, voila notre
réveil – triste pays et quelle carcasse est donc la nôtre puisqu’elle y résiste
malgré le manque d’habitude qu’elle peut avoir de ces températures. Je suis
très grippé depuis cinq jours mais je suis tout de même à mon fourneau. Je suis
allé hier à la visite : le major m’a donné à prendre de la quinine. J’ai
profité pour montrer mon pouce au major qui m’a exempté de travail… c’est tout…
et pas assez, car que pouvais-je espérer de plus ? De tous côtés nous
entendons dire que les troupes se concentrent en quantité autour de nous, et il
se confirme que nous devons revenir sur Toul dont nous dépendons, vers le 12
Ct. Le grand coup se produirait vers le 15.
10/11 mars
Journée de grande neige. Froid très vif. Rien à signaler.
A notre 75 – (Chant de la
23ème du 24)
Air : Flotte petit
drapeau
|
I Les allemands
passé la frontière Pour dévaster
nos champs et nos foyers Ils nous ont
dit dressant leur pointe altière « Vous
goûterez le plomb des obusiers ; Voici nos
Krupps qui nettoieront l’espace Qui balaieront
vos soldats de carton … » Nous répondons,
les regardant en face : « Venez
donc voir ce qu’est notre canon » Refrain Gronde, tonne, canon Hurle, crache et tiens bon ! Défenseur de la France Tu es notre espérance. Tu garderas, vaillant joujou d’acier, La Belgique en danger, Nos doux foyers. IV Notre canon a
quitté la Gascogne De La Rochelle
il huma l’air marin : A la frontière
il entend qu’on se cogne Il nous
entraîne au cher Pays lorrain. Tu reculas !
Mais gardant l’espérance Tu attendis sur
le flanc d’un vallon ! « Prussiens !
Fuyez loin du Grand Mont d’Amance ! Vous avez vu ce
qu’est notre canon. » |
II Que tu es beau
caché le long des crêtes Près à bondir
sur les gens d’Attila ! Sur ton affût
accroupi tu les guettes La gueule au
vent pour leur crier « halte là ! » Vous entendrez
rugir les quatre frères Si vous montrez
le casque à l’horizon Pan, pan, pan, pan ! Voila leur cri de guerre! Venez Prussien,
voir ce qu’est notre canon. III Tes coups d’essais
furent des coups de maître En mil neuf
cent tu bombardas Pékin. La Barbarie
apprit à te connaître… La Barbarie est
encore en chemin ; La Force veut
mépriser la Justice Tous les
traités ne sont que vils « chiffons » Soixante
quinze ! A toi d’entrer en lice ! Montre leur
donc ce qu’est notre canon ! V Pourquoi
Teutons l’élan de vos conquêtes S’est-il brisé
dans nos sanglants duels ? On se moquait
des « porte cigarettes » Ils n’ont pas
craint marmites et shrapnels « les
Diables noirs » ont fait trembler l’Alboche IIs ont vengé
les morts des bataillons Fuyez vaincus
sous l’obus qui vous fauche Vous avez vu ce
qu’est notre canon. |
A Victor le Ronflant
Canon de la 4ème
pièce
12 mars
A Nancy depuis trois jours, avec sa femme qu’il avait fait venir, le
sergent de Saunière est rentré hier soir - et il nous raconte que la vie à
Nancy est extrêmement gaie. Les cafés, les concerts regorgent de monde :
chacun boit et rit ; on ne se douterait guère que le front est tout
proche, que l’on s’est terriblement battu alentour il y a quatre mois, que la
campagne environnante est jonchée de morts. Les rues sont encombrées de
soldats, d’officiers de tous grades, de médecins qui après les sois donnés aux
blessés des hôpitaux oubliant la tristesse de la situation se rassemblent et
plaisantent… Bref ! Un mouvement dans les rues et dans les endroits où
l’on se distrait qui surprend. Espérons toutefois que ces beaux paradeurs
répondront présent lorsque, à nouveau, il faudra recommencer, car lorsqu’on
pense à la quantité d’hommes resté à l’arrière on reste confondu et l’on se
demande pourquoi ? Quand, à l’avant tant de pauvres diables s’y trouvent
depuis si longtemps.
13/14 mars
Journ2es sans changement. Le temps est moins froid. Les bruits lancés
il y a quelques temps que notre séjour à Velaine devait cesser le 12 sont à
annuler. Nous voilà le 14 et il n’est point question de partir. Bien
mieux : il paraît que l’on va nous habiller à neuf avec le
drap « tricolore ». Je ne désespère pas qu’un de ces jours on nous
mette un fusil 1886 entre les mains et en avant !... Enfin, attendons et
nous verrons bien. Je viens de recevoir une mauvaise lettre m’annonçant que
Paulette a eu son faux croup. Pourvu qu’il n’y ait pas de suite fâcheuse.
Depuis trois mois c’est la première lettre pénible reçue, mais si éloigné, que
d’idées mauvaises je me fais.
15 mars
Le 34ème territorial quitte Velaine : il est remplacé
par le 344ème Réserve de Bordeaux.
16/17/18 mars
L’ordre de partir vient d’arriver : nous attendons d’instant en
instant le signal du départ. Où allons-nous aller ?
19 mars
Nous devions partir hier : nous sommes encore à Velaine
aujourd’hui, l’ordre a été suivi d’un contre-ordre : et ce matin nous
partons au travail. C’est donc partie remise.
20 mars
Il fait beau. Les troupes circulent de plus en plus nombreuses. Ce
n’est dans Velaine que passages successifs : artillerie, Etat-major (la
brigade est installée ici) infanterie, se succèdent. On sent qu’un grand
mouvement se dessine. Toujours sans ordre pour le départ. Un détachement du
R.A.T vient d’arriver, pour nous remplacer paraît-il. Est-ce bien vrai ? Comme
toujours les potins courent de bouche en bouche, les réflexions se succèdent
sans que rien de précis vienne le confirmer. Attendons donc patiemment :
si nous devons partir nous serons bien fixés ce soir. Encore un avion Boche qui
nous a survolé ce matin. Une cinquantaine de bombes lui ont été envoyées sans
résultat : chaque journée claire nous procure du reste pareil spectacle.
21 mars
Journée commencée par une nuit très froide. – glace
et gelée comme en plein hiver – Les nuits et les jours sont ainsi, mais les
après-midi sont belles, le soleil brille mais le vent est froid. Un gamin de
quinze ans blessés à la bataille de la Marne et nommé sergent après sa
convalescence est au repos près de Velaine. Venu ici avec un voisin – car il
n’a plus de parents et que ses frères sont tous à la guerre. Il a été vu par un
commandant du 344ème qui le prend dans son bataillon. Très crâne,
pas peureux, le gosse répond comme un homme à toutes les questions. Nous
n’avons toujours pas d’ordre de départ. Nouvelle visite d’aéroplanes boches et
nouveau bombardement sans résultat.
22-23 mars
Il n’est plus question de départ. Les autres RAT arrivés le 20 sont
cantonnés ici et chaque jour vont au travail comme nous mais avec le fusil et
les outils : ils sont moins privilégiés que nous qui n’avons que les
outils. Il a fait très beau cet après-midi et pour la première fois j’ai quitté
foulard et cache-nez. Je transpire dans ma cuisine. Montvillier, cuisinier du
93ème vient de voir une hirondelle ; il l’a vue plusieurs fois
et il paraît qu’il n’y a pas d’erreur. C’est la première qui est vue.
24-25 mars
Aujourd’hui pluie continuelle. Les camarades
rentrent du travail, mouillés et fatigués.
26 mars
Temps magnifique, remis au beau, mais froid. Le
soleil brille. Ce matin j’ai vu jusqu’à huit aéros français en même temps dans
l’air, explorant une circonférence dont Nancy semblant le centre et Toul et
Velaine les extrémités.
Monsieur Millerand, ministre de la guerre,
accompagné de dames et de quatre autos limousines avec officiers est venu
visiter le front de notre coté. Les huit avions vus ce matin montaient la garde
pour empêcher des avions ennemis d’approcher.
27 mars
Journée superbe mais température très froide. Un
soldat du 344ème m’a photographié il y a quatre jours avec
Cramagéras et Montvillier cuisiniers du 93ème dont la cuisine est
près de la mienne. Une autre photo a été prise avec Cramagéras et Lavand. Ce
matin il m’a apporté deux cartes de la dernière photo, la première n’est pas
réussie. Je les lui prends et dès ce soir j’envoie chez moi une carte, l’autre
est envoyée à mes parents. Le soldat photographe doit revenir tout à
l’heure pour nous prendre en une scène
de cuisine.
28 mars
Jour des Rameaux –l